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La caverne

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Solo show
Tony Regazzoni

05.11 / 24.12.08

Le titre de l’exposition de Tony Regazzoni « La Caverne » renvoie directement à l’intérêt de l’artiste pour les fac-similés et les jeux d’illusions.

Un simulacre désigne ce qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être, une apparence qui prétend être la réalité. Comme l’écrit Fernand Niel , “César, par le mot simulacra, employé pour désigné les représentations du Mercure gaulois, faisait allusion aux menhirs de la Gaule”. Dans la Genèse, le mot bétyle ou Béthel, traduit parfois par « pierre noire », définit ces monolithes considérés comme des «demeures divines». Néanmoins ces pierres érigées vers le ciel furent considérés par la Chrétienté comme la représentation d’une divinité païenne, sens aujourd’hui attribué au terme simulacre…Le Veau d’or...


Jean Baudrillard considère le simulacre, dérivant de simuler, feindre, comme étant cette « vérité qui cache le fait qu’il n’y en a aucune ». Jean Baudrillard semble-t-il parfois dénonce, la société actuelle comme « le troisième ordre du simulacre », moment suivant l’ère de la reproductibilité liée à la mécanisation industrielle. Le simulacre n’est pas la copie qui fait référence à un objet premier, mais d’une certaine manière copie de copie, perte de l’original.

Ici les pièces Simulacrum dont on ne sait si elles réfèrent à des maquettes de menhir ou à des butt plugs, objets phalliques destinés à dilater l’anus ou le vagin dans les jeux érotiques. Inutilisables, les faux plugs de Tony Regazzoni sont des imitations faussées d’un objet qui est déjà en lui-même un substitut. On retrouve cette notion de copie de copie avec la série des Carpet, ces fausses peaux dont les motifs ou le grain sont des reprises des similis cuirs. Evidemment, les plugs de Tony Regazzoni sont des fétiches, de part leur rôle de substitut, mais aussi par leur format de bibelot, leur multiplicité et leur capacité à faire collection.

Mais « La Caverne » fait référence moins à Baudrillard qu’à la célèbre allégorie de Platon. Ici la métaphore est double : renvoyant d’un côté à la fable platonicienne, et de l’autre aux backrooms, arrières-salles de certains bars ou night-club, souvent cachées au sous-sol, créées à un moment ou l’homosexualité ne se vivait pas au grand jour comme aujourd’hui. De par leur caractère clandestin découlait la nécessité d’un code vestimentaire, d’un mot de passe pour pouvoir y pénétrer, qui se retrouvent dans les pratiques érotiques codifiées des backrooms actuelles.

Le rapprochement entre la caverne platonicienne et la backroom prend sa source dans une analogie visuelle : comme l’écrit Platon « Maintenant représente-toi notre nature telle [...]. Imagine des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, possédant une entrée à la lumière qui s’étend sur toute sa longueur. [...] Envisage maintenant tout au long de ce petit mur des hommes portant toutes sortes d’objets qui dépassent des murs, des statuettes d’hommes et des animaux en bois façonnés dans toutes les formes ; et bien entendu parmi les hommes qui défilent, les uns parlent et les autres se taisent. »

Plusieurs pièces mêlent tout à la fois la culture grecque et une sexualité contemporaine ou non. Comme les dessins évoquant l’aspect labyrinthique des backrooms et le dédale dans lequel fut enfermé le Minotaure, ou La toison d’or qui rappelle celle de Jason tout en mimant un ustensile sexuel SM servant à écarter les lèvres du sexe féminin.

D’autre part, c’est la dimension du culte phallique dont est objet le menhir, élément de rituels érotiques païens préexistant au christianisme, qui intéresse ici l’exposition. Comme l’écrit Jacques Briard, le culte des menhirs devait permettre une augmentation de la fécondité. Les femmes venaient se frotter le ventre, le sexe ou les seins ou encore embrassaient la pierre pour améliorer leur fertilité. “A Bagnères-de-Luchon les femmes en mal d’enfant venaient embrasser le menhir de la Montagne du Bourg-d’Oueil. ” Mais c’est également un gage de virilité. “ Le grand monolithe de Kerloas à Plouarzel, Finistère, porte à sa base et diamétralement opposées deux énormes boules en relief renforçant l’idée phallique. La légende veut que par un beau clair de lune les jeunes mariés venaient s’y frotter dévêtus, le mari pour avoir de beaux enfants et la femme pour «porter la culotte dans le ménage « ” .
Quel rapport entre le dialogue socratique, les backrooms, les mythes grecques ou les menhirs ? C’est la question des rituels, des codes et des symboles qui guident les comportements humains. Ces codes reposent-ils sur une vérité qu’ils incarnent ou ne sont-ils que des simulacres ? L’exposition joue sur l’illusion ( Master Black Carpet) et le camouflage ( Black Curtain ) sans pour autant répondre à la question. L’aller-retour est permanent entre le vrai et le faux, l’essentiel et le superficiel, le naturel et le culturel, l’animal et l’intelligible sans possibilité de déterminer un point d’origine, un point d’où partir pour savoir où l’on va, quelle est la démonstration. On signalera que la Toison d’or joue le rôle du soleil, de la lumière qui éblouit le philosophe, celui qui se risque à sortir de la caverne.

Mais si l’aveuglement de celui qui se risque à sortir de la caverne est signe d’une approche de la vérité chez Platon, et d’une libération de la pression sociale présente dans la grotte et coupant l’homme de la vérité, à la sortie de la backroom, la lumière du jour est un retour aux codes et conventions sociales habituels dont ce type de lieu semble s’extraire, à la façon des rites festifs transgressifs décrits par Roger Caillois. Les deux systèmes sont en étroite relation, les deux fonctionnent suivant une dialectique du sacré et du profane : d’un côté le monde profane (c’est-à-dire celui de la quotidienneté humaine), de l’autre sa transgression nécessaire pour rebrancher l’existence profane sur la source - sacrée - de la vie, que cette source soit à trouver au fond de la nuit ou à la lumière du soleil.

Céline Poulin